Le vrombissement d'un moteur - nous serions toujours à Prague - me réveillerait. En sueur, je tamponnerai plus il faut le dire avec psychose qu'avec ardeur, les perles anhydres et soupirantes de souffre (peinant moi même à me figurer ce que cela donnerait une fois adapté à l'écran) roulant vaporeusement le long de mes tempes. Ce tableau déjà sombre le serait rendu plus encore de part la présence de deux mains gigantesques et noires, (les miennes, s'il vous plait de le croire, vous apprendrez bien assez tôt qu'en matière d'écriture, invraisemblable et certitudes ne sont incompatibles) qui masquant un instant mes traits sous le flou artistique de l'étrange, découvrirait à la clarté douceâtre du demi-jour, ma nature véritable. Vêtue d'autre part de frusques antiques honorant suprêmement la dualité chromatique chez Stendhal ( suis-je responsable du fait que mère ai admiré Jane Mass ?), ferais-je dès lors aisément figure de sorcière, pendant certes scolaire de la plus démoniaque héroïne de théâtre. (n'ayant encore lu Shakespeare dans son intégralité la plus exhaustive, m'est-il permis d'écrire cette phrase, encourant tout au plus le risque de me contredire plus tard) . Quant à kami ( laissons moi donc dans cette posture, les descriptions lugubres perdant tout réalisme ainsi qu'elle s'allongent pour se perdre en une pléthore d'ajouts sinistres et babillages vulgaires, et ce pour ne pas dire kitsch ; à maugréer hors de moi-même ), il me plairait de l'imaginer nue sous une robe légère de tulle voguant aux gré des vents contraires, elle serait d'ailleurs magnifique , d'une beauté pâle et pleine, entière, non de ces noix concaves usant pour luire des artifices que leur procure les feux trompeurs , les cheveux roux et les dents saines, les jambes altièrement pliées en équerre, adoptant la posture archétypale de l'arrogante morveuse, prenant chez elle la forme séductrice d'un défi juvénile bien plus que l'affirmation d'un mépris général ou la marque d'une contenance hautaine, plus que belle, elle serait séduisante car sincère et extrinsèquement nobiliaire. Ce qu'il y avait de noble chez celle ci, n'était comme chez tant d'autres, cette raisonnance altière, ce sourcil froncé, ces indéboulonnables convictions nourris par l' attachement aux doctrines passéistes, ces attitudes certaines et empruntées, ce n'était en cela, en ces faussetés habiles que kami était noble. Passéiste elle avait beau l'être, vouer un culte à l'esthétique baroque centre et moyen orientale, louer l'inquiétude, l'instabilité tortueuse, la fantasmagorie prodigieuse de ces courbes abstraites, tel le déchainement d'antagonismes le plus formidable, l' abréaction la plus spectaculaire que l'art pré moderne eu connu car la moins normative. Ce jaillissement perpétuel de formes mouvantes, ce surréalisme graphique dans la prolifération des motifs, cette densité vaporeuse, quasi vagabonde, ce que d'autres appellent concentration ou encore infinité d'images, de dessins animés effroyables, courbes tentaculaires s'emparant d'un vivant statufié, ce foisonnement anarchique, cette pléthore de détails conférant l'illusion d'un mouvement, cette croyance chimérique en une mobilité graphique, en un jaillissement de vie torturée et sublime ; et tout en sachant apprécier l'esthétique singulière de cet art, kami en ignorait l'origine tout comme les influences, mieux encore peu lui importait de le savoir. La conscience, la reconnaissance de son ignorance qui passait par l'acceptation de celle-ci me faisait l'admirer. Plus encore elle me faisait l'aimer. Kami était jeune, n'allez pourtant croire qu'elle fut naïve comme ce terme l'indique. La surprenais-je souvent livre de poche en main, et dictionnaire en poche, jupe large tombant lâchement aux creux des hanches et pull au vert bouteille quelque soit la saison. Ajouté à cela, le fait qu'il lui arrivait peu ou prou de sourire, qu'elle découpait parfois des lettres capitales dans les bimenstruels, suivant avec une infinie patiente les courbes majuscules, pressant avec application, non moins avec douceur, les deux anses du ciseau. Il fallait la voir, cette Ophelia galwaise, si silencieuse, coeur pétulant à l'ouvrage alliant concision et rigueur, maniant si habilement l'outil. (après avoir moi même eu l'idée d'envoyer quelques anonymes missives à mère, puis-je vous assurer qu'il n'est tâche plus exaspérante, du moins tâche qui requiert plus d'ardeur contenue, de maitrise nerveuse et de pressions articulaires que celle de découper esthétiquement des caractères. Puis-je -pour avoir récemment essayé- affirmer qu'une telle occupation tient de la pathologie plus encore que de la fantaisie ou de la légèreté d'humeur. Sans rire, seuls les névropathes peuvent s'atteler à un telle tâche, sans encourir le risque de devenir dingue. C'est certainement là un des plus grands avantages que confère la névrose : endolorir, de part l'adoption d'une conduite systématique - votre conscience de l'insupportable. Outre ce fait, kami lisait Voltaire et Kundera. Et à tous ceux qui ne connaissait pas ces derniers et avaient l'absence d'esprit d'exposer leur ignorance, kami disait "le chnoque . Le chnoque elle disait. Le caractère qu'elle avait la gosse n'empêche, quand j'y repense, me boyauterais-je jusqu'à m'en rendre sourde si je n'avais ces aigreurs d'estomac. Le chnoque, quel toupet du diable, pour une agnostique, le comble.
